Épouses du soleil

Avec sa carrure trapue, ses muscles saillants, son visage sobre et son nourrisson dans ses bras, Ntonya, quinze ans, a depuis longtemps troqué l’innocence d’un enfant pour la vie d’adulte. Il y a deux ans, des pluies torrentielles ont ravagé la petite parcelle de terre qui permettait à sa famille de survivre à Kachaso, un patelin de quelques centaines d’habitants niché au sud du Malawi dans le district de Nsanje.

De ce jour où sa vie a basculé, Ntonya dit ne garder aucun souvenir. “Nous étions très pauvres. Je n’ai jamais pu aller à l’école. Mais l’eau a pris même le peu que l’on avait déjà”, se limite-t-elle à chuchoter. Ses parents ont eu beau se tourner vers la vente de bois de chauffage, la nourriture se faisait toujours plus rare, les estomacs plus vides. Alors, lorsque Sande Chimangku, un jeune fermier âgé de 19 ans, est apparu sur le pas de la porte pour demander la main de leur fille en échange de 25 000 kwachas (environ 30 euros) et 50 kilos de sucre, ils n’ont pas hésité.

“Je leur ai dit que je n’étais pas prête. Mais ils m’ont répondu que je devais me marier parce qu’on n’avait plus assez à manger depuis cette catastrophe. J’ai dû me marier à cause de la famine. Sinon, mes parents auraient attendu, je crois”. Clouée sur une chaise au milieu d’une pièce vide aux murs bleus, Ntonya reste de marbre. De temps à autre, ses yeux injectés de sang s’enfuient par la fenêtre qui donne sur le village, puis reviennent, avant de replonger dans le creux de son pagne.

Lors de la première nuit passée avec son mari, encore un inconnu à ses yeux, elle a suivi les conseils de sa tante. “Elle m’a dit que je devais coucher avec lui”. L’adolescente parle à peine. Frotte nerveusement le bord de sa chaise avant de sortir le moindre son. Chaque mot est pesé. Chaque phrase, réfléchie. Mais son silence empreint de terreur en dit long sur sa vie d’enfant mariée. Et son sacrifice n’a pas payé. “Quand le soleil se lève, je vais couper du bois de chauffage. Parfois, mon mari vient avec moi. On le vend et avec l’argent qu’on obtient, on achète du maïs, des patates douces ou des haricots. On mange une ou deux fois par jour, le soir. Avant, je galérais. Maintenant, je galère encore”.

Sande Chimkangu, who was 19 when he married Ntoya Sande. They have a one year old daughter, Silika Sande. and live in Kachaso village, Nsanje district, Malawi. She was married at 13 to He paid her parents MWK 25,000 ($34) and 50 kg of sugar. Their crops were destroyed by the flooding which swamped the district in 2015.

Jamais Ntonya n’aurait cru devoir se marier à treize ans et devenir mère un an plus tard. Mais le climat et la famine en ont décidé autrement. Tel est le sort réservé à des milliers, voire des millions, de jeunes filles dans les pays les plus pauvres d’Afrique australe, notamment le Malawi et le Mozambique, frappés de plein fouet par des désastres naturels de plus en plus fréquents, qui emportent sur leur passage des populations entières dans une spirale de misère. Derrière les images des calottes glaciaires flottantes, des champs détruits par la sécheresse, des côtes grignotées par une mer qui monte, des ravages spectaculaires causés par des tempêtes, se cache aussi la jeunesse fauchée de ces adolescentes, visages oubliés du changement climatique. Quand les champs sont constamment ruinés, que la nourriture vient à manquer, que les fermiers peinent à joindre les deux bouts, que les frais de scolarisation deviennent insoutenables, le mariage peut apparaître, aux yeux de nombreuses familles, comme une issue de secours.

Le Malawi détient depuis longtemps le sinistre record d’un des plus hauts taux de mariages précoces dans le monde, près d’une fille sur deux étant mariée avant l’âge de 18 ans. La nouvelle loi adoptée en 2015 pour interdire officiellement le mariage des mineurs, que ce soit avec ou sans le consentement de leurs parents, n’a rien changé à cette tendance. “Evidemment, la tradition joue un rôle. Mais le changement climatique, qui augmente la pauvreté et exerce ainsi une pression sur la société, exacerbe ces pratiques”, constate Amos Mtonya, météorologue, en charge des systèmes d’alerte, de résilience et d’adaptation pour le Département du changement climatique du Malawi. “Je dirais qu’environ 30 ou 40% des mariages précoces sont liés au changement climatique. On ne parle pas de quelques enfants. Mais de plus de cinquante ou soixante par village. Etant donné que 4 à 5 millions de filles risquent d’être mariées avant d’atteindre l’âge adulte, on parle donc de 1,5 million de filles qui pourraient se marier à cause du changement climatique”, alerte Mac Bain Mkandawire, directeur du Youth Net and Counseling (YONECO), une organisation dédiée à la jeunesse.

Mac Bain Mkandawire

L’Indice mondial des risques climatiques place le Malawi et le Mozambique dans le top trois des pays les plus touchés par les catastrophes naturelles en 2015. En effet, il y a deux ans, ces deux pays ont été secoués par des tempêtes dévastatrices d’une ampleur sans précédent. D’après le gouvernement national du Malawi, les pluies torrentielles et les rafales de vent ont détruit 356 643 bicoques en briques de terre, tué des milliers de bêtes d’élevage et ruiné plus de 64 000 hectares de champs. Un rapport officiel note que  “les précipitations de janvier 2015 ont été les plus importantes jamais enregistrées au Malawi en 500 ans. Elles ont causé des inondations importantes, ce qui exacerbe la situation déjà précaire des ménages ruraux”. Plus de 1,1 million de personnes ont été affectées, ce qui a poussé le président Peter Mutharika à déclarer 15 des 28 districts du pays en état de catastrophe naturelle.

“Quand l’eau est arrivée, je travaillais dans notre champ de maïs”, se souvient Charity, du village de Malakeza, situé dans le district de Nsanje, le plus touché par la catastrophe. “On m’a dit de ne pas retourner au village. Mais ma mère s’y trouvait. Donc je me suis débrouillée pour louer un bateau afin d’aller la sauver. On s’est réfugiées dans un camp, mais ma mère a vite succombé à une maladie. J’étais donc seule. Isaac aussi. Ce sont les inondations qui nous ont uni”, raconte cette adolescente de 17 ans, sa fille d’un an accrochée à son cou, et son mari, Isaac Chuva, posté à ses côtés.

Charity Lloyd, 19, Isaac Chuva, 23, Eveless,

Leur histoire est loin d’être celle d’un coup de foudre hollywoodien, de deux regards qui se croisent à travers le camp pour ne plus jamais se quitter. “Les aides étaient destinées principalement aux familles, on s’est mariés pour y avoir accès”. Une décision peu réfléchie, presque mécanique. Telle une gamine, cette jeune femme aujourd’hui âgée de 19 ans, laisse éclater un rire gêné lorsqu’elle se souvient de la première nuit passée avec Isaac. “Je ne savais pas à quoi m’attendre. Mais ça ne me faisait pas peur. Je m’en foutais. Car le mariage était ma dernière chance de m’en sortir”.

L’instinct de survie, c’est également ce qui a poussé Rute, une jeune fille de seize ans,  originaire du village de Kachaso, à lier son destin à celui de Fumulani. De sa personne toute menue et élancée, drapée dans un pagne rouge écarlate aux motifs jaunes, émane une dignité presque déstabilisante, alors qu’elle retrace ces aléas qui ont fait d’elle une femme mariée avant l’heure. “J’allais à l’école. Je voulais devenir infirmière et me marier peut être à 27 ans. Mais les inondations ont tout changé. L’eau a envahi le village la nuit. On a été réveillés par des cris. Mes parents ont essayé de sauver quelques bêtes et un peu de nourriture. J’ai pu m’échapper grâce à l’aide d’autres adultes du village. Je n’ai plus jamais revu mes parents depuis. Je suppose qu’ils sont morts.”

Rute Fumulani, 16

L’adolescente, alors âgée de quatorze ans, se retrouve dans une école primaire, transformée en camp de réfugiés, où elle se nourrit des restes que daignent lui laisser d’autres rescapés. “Je n’avais même pas une assiette ou une cuillère pour manger”. Quatre jours plus tard, elle rencontre Fumulani et ils décident de se marier, ou plutôt de former un couple, toute cérémonie, aussi basique soit-elle, étant inconcevable.

Dans un rapport dressant le bilan des inondations de 2015, le gouvernement du Malawi n’a pas tardé à tirer la sonnette d’alarme face à ce phénomène : “Cherchant des mécanismes d’adaptation, certaines personnes s’engagent dans des comportements à risque tels que la prostitution, le décrochage scolaire, les mariages précoces et le travail des enfants. La catastrophe a exposé les femmes, les filles et les autres groupes vulnérables à de nouveaux risques tels que les abus sexuels et l’exploitation.”  

Trois jours. Rute n’a pas pu se débattre plus longtemps pour échapper aux pulsions de son mari. “Parce qu’un homme est un homme, il m’a vaincue. C’était très douloureux. Et ce n’est pas arrivé qu’une seule fois. Mais pendant des mois, jusqu’au moment où j’ai fini par accepter”, dit-elle, la tête haute, le regard fixe, la voix franche. “Mon mari savait ce qu’il attendait d’un mariage. Moi j’étais encore une enfant, je n’en avais aucune idée. C’est pourquoi je résistais. Mais aujourd’hui, nous nous sommes pardonnés l’un l’autre”, explique l’adolescente qui dit avoir appris à aimer son mari, avec qui elle a eu un fils, Thokozani. Dans leur hutte dégarnie, composée de deux pièces, vivent aussi le frère et la soeur de Fumulani, âgés respectivement de neuf et cinq ans.

“J’ai accepté le fait que cette catastrophe a changé ma vie”, lance-t-elle d’un air résigné, étonnamment empreint de culpabilité. “Je n’ai personne à blâmer pour le changement climatique, à part moi-même. Trois jours par semaine, nous allons sur la colline pour couper de l’herbe et des arbres, afin de pouvoir les vendre et acheter de la nourriture. Nous ne mangeons que ces jours-là. Ce sont les êtres humains qui détruisent les arbres, le climat. Nous ne pouvons que nous pointer du doigt.”

Au cours de l’investigation Brides Of The Sun, nombre de fermiers ont cherché à expliquer le changement climatique à travers les modifications visibles, locales de leur environnement. “Les gens sont conscients que le climat, les précipitations changent. La cause la plus citée est l’abattage effréné des arbres. Vous entendrez cette réponse partout”, dit Gibson Mphepo, directeur des programmes du think tank environnemental Lead Southern & Eastern Africa. Or, si le défrichement d’espaces naturels peut avoir des effets majeurs sur le microclimat, reste qu’en 2016, l’ONG ActionAid soulignait que “la situation au Malawi illustre l’augmentation significative de la famine et de l’insécurité alimentaire causées par le réchauffement climatique mondial”.

Aerial view of parched farmland on the edge of the town of Yohane in Malawi.

Les images spectaculaires des inondations de 2015 ont fait le tour du monde, mais en réalité le pays subit des dérèglements climatiques profonds depuis des années. D’après le Dispositif mondial de réduction des effets des catastrophes et de relèvement (GFDRR), les températures moyennes au Malawi ont augmenté de 0,21°C par décennie ces trente dernières années et devraient atteindre 1,1 à 3°C supplémentaires en 2060. “A cause de cette tendance, le taux de pluie n’est plus suffisant pour la survie de la récolte. Les fermiers sont forcés de replanter plusieurs fois”, observe Charles Vanya, météorologue chargé des prédictions climatiques pour le Département du changement climatique du Malawi. De plus, la saison des pluies, qui s’étendait généralement d’octobre à mars, ne commence désormais que fin novembre, voire début décembre. “Cela peut avoir des conséquences sérieuses pour quelqu’un qui ne sait pas que le climat change. Dès les premières précipitations, les fermiers vont planter leurs graines, mais trois semaines plus tard, ils vont réaliser que tout est sec”, explique M. Mtonya. Et lorsque les pluies arrivent, elles s’apparentent de plus en plus à des tempêtes dévastatrices, suivies par des longues périodes de sécheresse.

“Pendant trois années consécutives, ma famille a eu des mauvaises récoltes à cause du manque de pluie. Avant, mes parents récoltaient jusqu’à dix sacs de 50 kg de maïs. Maintenant, nous parvenons à peine à récolter 20 kg de maïs sur toute une saison”. Caroline Banda vient de revenir du champ, son nourrisson accroché à son dos. Le soleil pèse sur le village de Yohane en cette chaude après-midi de septembre. Des gouttes de transpiration perlent sur son front. Elle agite nonchalamment un bout de tissu déchiré pour éloigner les mouches du visage de son enfant. Et reprend :  “J’allais à l’école l’estomac vide, je revenais et il n’y avait toujours rien à manger. A 16 ans, j’ai décidé de me marier, même si mes parents ont voulu m’en empêcher. Je le regrette”, soupire cette jeune mère de 19 ans, chassée par son époux quelques mois après leur union.  Mes parents, mes frères, mes soeurs, moi et maintenant mon fils… la nourriture ne suffit pas pour nous tous. Mais j’ai fait ce que j’ai fait à cause du climat…”

En 2016, le GFDRR notait qu’au Malawi, “l’impact, la fréquence et l’étendue des périodes de sécheresse se sont intensifiés ces quatre dernières décennies et sont susceptibles d’empirer avec le changement climatique, aggravés par d’autres facteurs, tels que la croissance de la population et la dégradation de l’environnement”.  En effet, avec un taux de croissance démographique de 2,8% par an, le Malawi est l’un des pays les plus densément peuplés au monde. Partout où vous allez, vous trouverez un signe de vie. Depuis les années 80’, la population du Malawi a plus que doublé. Dès lors, les événements météorologiques sont plus intenses, mais ils ont également plus de chances de trouver des êtres humains sur leur passage”, explique M. Mtonya.

Ainsi, les citoyens du Malawi – l’un des pays les plus pauvres au monde, où plus de 85% de la population vit en zone rurale – manquent-ils non seulement de moyens mais également de temps pour s’adapter à un climat de plus en plus instable. “Les inondations détruisent toutes nos plantations. Et puis arrivent les périodes de sécheresse. Je ne pense pas qu’un jour le climat reviendra à la normale”, observe, par exemple, le père de Caroline, Steven Banda qui, avec son corps squelettique et ses yeux laiteux, n’est plus que l’ombre d’un homme.

Steven Banda

Les inondations de 2015 ont été suivies par une terrible sécheresse liée au phénomène cyclique El Nino lié à un courant chaud équatorial, dont l’intensité fut sans précédent en 2016.  Le président du Malawi Peter Mutharika n’a pas tardé à déclarer, de nouveau, un état de catastrophe naturelle face à ce phénomène qui a touché 23 des 28 districts du pays et a plongé près de 6,5 millions de personnes dans l’insécurité alimentaire, avertissant que la production de maïs allait chuter de 12 % par rapport aux années précédentes.

“Avant, mes parents avaient déjà du mal à payer mes frais scolaires qui s’élevent à 250 kwachas (soit environ 30 centimes, NdlR), à m’acheter des cahiers d’exercice, des stylos et du savon. Nous avions un potager mais depuis la sécheresse de 2016, ce n’est plus possible de cultiver quoi que ce soit”, raconte Lucy Anusa, une gamine d’une quinzaine d’années, originaire du village de Namalaka, situé dans le district de Mangochi. Il y a un an, enviant ses amies qui, mariées, se portaient plutôt bien, l’idée du mariage, surtout celle d’une vie meilleure, lui sourit lorsqu’elle rencontre un jeune pêcheur le long du Lac Malawi, l’un des plus grands du monde.  “Mes parents ont essayé de m’en dissuader. Mais je ne pensais plus à mon éducation, je ne pensais plus qu’à trouver un moyen de m’en sortir.”

Lucy Anusa

Loin du prince charmant rayonnant de lumière sur son cheval blanc, Lucy dit rêver depuis toute petite d’un homme capable “d’apporter à manger, d’avoir une bonne maison et d’aider sa famille”. Or l’illusion se dissipe aussi vite que le peu d’argent que son époux lui offre les premiers jours. Chassée par son mari lorsqu’elle tombe enceinte, à ses quatorze ans, Lucy n’a d’autre choix que de retourner chez ses parents qui la poussent à reprendre ses études. “Maintenant, tous les jours, je vais à l’école, je joue au foot, je discute avec mes amies”, dit-elle, un sourire naïf en coin, comme si ce mariage n’était plus qu’une parenthèse de son enfance.

 

“Parfois ce sont les enfants qui se disent : “J’ai de plus en plus faim. Je vais me marier avec un homme qui peut me donner à manger. Mais ça ne se passe pas toujours comme ça. Ces mariages ne durent pas parce qu’ils n’ont pas de base stable. Ou ces filles vont avoir des enfants qui risquent aussi de se marier jeunes, perpétuant ainsi le cercle vicieux de la pauvreté. C’est un phénomène majeur. L’Union européenne, les Nations Unies, les gouvernements devraient considérer le changement climatique comme un indicateur lorsqu’ils se penchent sur les mariages précoces”, exhorte M.Mkandawire.  

Un phénomène majeur donc, qui dépasse de loin les frontières du Malawi. Aux abords du  village de Nataka, au Nord du Mozambique, une poignée d’enfants surveillent une meute de taureaux qui broutent quelques touffes éparses d’herbe pâle. Seuls deux petits étangs recouverts de nénuphars contrastent avec la terre aride, sèche, rouge qui s’étend à perte de vue. “Il y a avait un grand lac ici. Je me souviens encore de tous ces gens qui venaient pêcher. J’avais l’habitude de prendre le poisson des pêcheurs pour aller le vendre au village. Mais sans pluie, les poissons sont morts. Et l’eau a disparu il y a quatre ans”, raconte Carlina Nortino, assise à même le sol, son dos droit, ses yeux plissés contre le soleil brûlant et la poussière.   C’est d’ailleurs ici qu’elle a rencontré pour la première fois Horacio, qu’elle a épousé à l’âge de treize ans.

Dried up river in Nataka, Larde district, Mozambique. Local people say they used to fish the river until the rains became unreliable and the river disappeared. It’s couirse remains visible from the air.

“Ma soeur s’est mariée beaucoup plus tard. Je voulais continuer mes études pour devenir sage-femme. Je ne voulais pas me marier à un si jeune âge. Mais mon père m’a forcée”, souffle la jeune fille, aujourd’hui âgée de quinze ans.

Un père qui, lui aussi, a été contraint par la misère à prendre cette décision. “Si j’étais capable de nourrir tous mes enfants, je ne l’aurais pas poussée à se marier si jeune”, se défend Carlitos Camilo. “Regardez mes autres filles, elles ont grandi, elles sont allées à l’école, elles se sont mariées à un âge normal. Mais depuis 2005 ou 2006, même les gens qui ont plus de deux hectares ne parviennent pas à produire ce que j’avais l’habitude de produire avec un hectare. A cause du manque de pluie”.

De cette union dont personne ne voulait est né cette année un enfant, arraché trop tôt à la vie. J’ai été malade pendant toute la grossesse. Une fois à l’hôpital, j’ai commencé à avoir des problèmes. Les médecins nous ont suggéré d’aller dans un plus grand établissement, mais mes parents n’avaient pas les moyens de m’y emmener. J’ai donné naissance à un bébé très fragile qui aurait dû rester dans un incubateur. Mais ils n’avaient pas ça à l’hôpital où je me trouvais. Je suis sûre que si mon père et mon mari n’étaient pas si pauvres, mon fils serait vivant.”

Le Mozambique occupe la 9e  place dans le classement mondial relatif au mariage des enfants, une fille sur deux se mariant avant l’âge de 18 ans et 14,3 % avant l’âge de 15 ans. A travers le pays, la région de Nampula, où s’est déroulée l’investigation Brides Of The Sun, détient le record du nombre d’enfants mariées et de grossesses à l’adolescence, enregistrant en 2011, 27 052 grossesses de plus qu’en 2003 chez les filles âgées de moins de 18 ans.

Young girl, Larde, Mozambique

Selon l’Organisation mondiale de la santé, qui souligne que 11 % des naissances dans le monde surviennent encore chez des jeunes filles de 15 à 19 ans, “dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, les mortinaissances et les décès néonatals sont 50 % plus nombreux parmi les enfants nés de mères âgées de moins de 20 ans que parmi ceux de mères âgées de 20 à 29 ans. Plus la mère est jeune, plus le risque est grand pour l’enfant”.

Malgré les efforts du gouvernement, le Mozambique n’est pas près d’inverser la courbe des mariages des mineurs, à l’heure où des millions d’agriculteurs sont plongés dans la pauvreté et la famine par des catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes. Après seize ans d’une guerre civile qui a pris fin en 1992, ce pays peine toujours à se tourner vers un réel développement économique, figurant à la 181e place sur 189 dans le rapport de 2016 sur Le développement humain.

En 2000, une inondation et deux cyclones ont presque réduit à néant les efforts de redressement économique et le  changement climatique – tout comme des crises politiques – n’a cessé de freiner le progrès du pays. Selon l’Institut national de gestion des catastrophes, entre 1980 et 2012, le Mozambique a subi 24 inondations, 12 périodes de sécheresse et 16 cyclones, en plus des inondations de janvier 2013, février 2014 et janvier 2015, de la sécheresse liée au phénomène El Nino et du cyclone tropical Dineo de 2016. Or près de 70% des Mozambicains vivent dans des zones rurales, dont une majorité le long du littoral, survivant surtout grâce à l’agriculture et la pêche, ce qui rend le pays particulièrement vulnérable au changement climatique.

Boats, Larde, Mozambique

Entre 2006 et 2008, il y a eu beaucoup de soleil. Puis, en 2008, un cyclone a détruit tout ce que nous avions. C’est alors que la lutte a commencé. Avant, je parvenais à récolter 15 à 20 sacs de manioc, mais ces jours-ci j’arrive à peine à en récolter deux ou trois”, se souvient Januario Antonio, un agriculteur de la province de Nampula.

Januario Antonio

Dans la cour de sa hutte d’à peine quelques mètres carrés, sa fille Theresa racle avec du sable quelques casseroles avant de préparer à manger pour ses deux enfants, Atija, âgée trois ans et David, un petit garçon d’un an. Cela fait deux ans que cette jeune fille de 22 ans à la dégaine de mannequin n’a plus vu ni entendu son mari Amiro Age. “On n’arrivait pas à survivre, donc il est parti pêcher à Beira, loin d’ici”, soupire-t-elle.

Theresa Januario, Atija, 3, David, 1

Pourtant, il y a sept ans, le mariage semblait être une échappatoire, tant aux yeux de Theresa que de son père. “Je me suis mariée à 15 ans parce que je voyais que mes amies mariées avaient à manger et des vêtements. Alors que moi, un jour je mangeais, un jour je ne mangeais pas”, se souvient-elle. “Je ne voulais pas qu’elle se marie. J’aurais voulu que ma fille termine ses études, qu’elle ait un diplôme. Mais c’était impossible”, explique à son tour Antonio. “Il y a beaucoup de gens dans la même situation. Tu es chez toi, tu te réveilles, tu n’as même pas d’argent pour acheter de la nourriture. Cela pousse les gens à prendre une décision qu’ils ne veulent pas prendre. Parce qu’il n’y a pas d’autre option. Grâce au mariage, vous vous dites que deux familles vont se réunir et s’entraider. Cet homme avait promis qu’il nous aiderait, qu’il financerait l’éducation de ma fille. Mais il est parti et il n’est plus jamais revenu. Je suis resté avec ma fille et ses deux enfants ici, sans rien, sans aucune aide”, soupire-t-il, planté au milieu de son champ aride, jadis bordé par une rivière dont il ne reste plus qu’une empreinte poussiéreuse.

La Banque mondiale note que d’ici à 2100 la disponibilité totale d’eau bleue et verte (provenant des pluies et des rivières) dans toute l’Afrique pourrait baisser de plus de 10%. La section Afrique du Département de l’information de l’ONU note que “des études prévoient que d’ici à 2020, les cultivateurs de certains pays ne récolteront que 50 % de leur production actuelle. Le secteur de la pêche risque également de souffrir de l’assèchement des lacs et des fleuves et de la disparition d’espèces commerciales de poisson”. En effet, entre 1960 et 2006, le taux moyen de précipitations au Mozambique a baissé de 3,1% par décennie.

Fishermen, Moma, Nampula Province, Mozambique

Une réalité qu’Antonio Momade Jamal, un Mozambicain habitant à Moma, a pu observer de ses propres yeux depuis qu’il a commencé à pêcher en 1985. “Il fait plus chaud. L’eau est plus chaude. Par conséquent, nous n’attrapons plus les mêmes poissons. Avant, nous pêchions de gros poissons et nous pouvions remplir près de 10 sacs. Les habitants venaient de la ville, de Nampula, pour les acheter. Mais aujourd’hui nous ne pêchons plus que quelques petits poissons. Et nous devons nous débrouiller pour aller nous-mêmes les vendre en ville. Notre commerce a changé”.  

Antonio Momade Jamal, 50

Ce père de six enfants attache une importance cruciale à l’éducation, porte de sortie vers une vie à l’abri des caprices du climat. Ainsi, lorsque Momade Churute, un jeune homme de 27 ans, est venu demander Filomena, sa fille de 15 ans, en mariage, la condition fut qu’il finance ses études. “Je me souviens que, lorsque la production a commencé à diminuer, j’ai demandé à mon père de l’argent pour aller à l’école, mais il ne pouvait plus m’en donner. S’il avait continué à s’en sortir avec la pêche, il n’aurait pas accepté la proposition de Momade. Mon mari a payé 2 000 MZN pour m’épouser. Avec cet argent, mes parents ont acheté un lit et de la nourriture”, explique la jeune fille, aujourd’hui âgée de 19 ans et mère de deux enfants.

Filomena Antonio

Epaulée par ces deux hommes, qui se serrent les coudes chaque année pour la garder sur les bancs de l’école, Filomena voit les choses en grand.  “Je veux devenir infirmière. Mon mari reste avec les enfants pendant que je vais aux cours, en soirée. Lorsque j’aurai fini mes études, j’irai à Nampula à l’université. Je laisserai mon mari avec les enfants”, dit-elle, pleine de confiance, un sourire radieux illuminant son visage entouré par un voile bleu.

Moma, Nampula Province, Mozambique

L’histoire de Filomena est l’un de ces rares cas où le mariage a été un moyen de continuer ses études et poursuivre ses rêves. “J’ai deux autres filles, l’une de 13 ans, l’autre de 11 ans. Si un homme venait leur demander leur main, je réfléchirais à cette option”, conclut Antonio Momade Jamal, qui pense avoir trouvé là un moyen de scolariser ses cinq enfants.  Mais généralement, “les filles ont tendance à abandonner l’école pendant la période avant le mariage ou peu de temps après. Leur nouveau rôle d’épouse ou de mère consiste à prendre soin de la maison, des enfants et de la famille”, explique l’ONG Girls not Brides qui tire la sonnette d’alarme face au lien entre le changement climatique et l’augmentation des mariages des mineures. L’histoire de Filomena est donc l’une de ces exceptions qui confirment une dure réalité, encore ignorée. Celle de milliers de gamines, assises sur le pas de leur porte plutôt que sur les bancs de l’école. Celle d’un désastre humanitaire, caché en pleine vue, causé par des bouleversements climatiques dont on n’imagine les conséquences que dans un lointain futur apocalyptique. Celle de toute une génération d’enfants mariées dont le changement climatique accouche en silence sous nos yeux.

Texte écrit par Maria Udrescu : photographies prises par Gethin Chamberlain : vidéos filmées par Miriam Beller

 

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