Malawi

Aerial view of parched farmland on the edge of the town of Yohane in Malawi.

Le Malawi compte des milliers d’enfants mariées, même si le mariage des mineurs y est interdit par la loi depuis 2015.

Environ la moitié des filles du pays se marient avant l’âge de 18 ans et près d’un dixième avant leurs 15 ans, ces données plaçant le Malawi à la onzième place du classement de l’Unicef des pays ayant le plus haut taux de mariage des mineurs dans le monde. Certes, le président du pays Peter Mutharika est allé jusqu’à signer un amendement constitutionnel en avril 2017, afin d’entériner la nouvelle législation, adoptée il y a deux ans, pour éradiquer cette pratique. Mais voter une loi est une chose, l’appliquer en est une autre. Peu se font des illusions quant à la possibilité de mettre fin, d’un coup de législation, au mariage des enfants, ancré dans les traditions et perpétué par la pauvreté. Dans les villes, les cérémonies formelles se font de plus en plus rares afin de passer sous les radars de la justice. Mais dans les zones rurales, où habite 85 % de la population, un mariage se résume de toute manière le plus souvent à un accord passé entre les familles des époux, voire à une simple décision du couple de cohabiter.

Le Malawi est l’un des pays africains les plus densément peuplés, comptant plus de 17 millions d’habitants. Et, selon le Fonds Monétaire International (FMI), ce chiffre devrait s’élever à 45 millions d’ici 2050. Entouré par la Tanzanie au Nord, la Zambie à l’Ouest et le Mozambique à l’Est et au Sud, ce petit Etat enclavé est, selon le rapport de 2015 sur le développement humain du PNUD, le 16ème pays le moins développé du monde. La majorité de la population habite dans les zones rurales et survit grâce à une agriculture de subsistance à petite échelle, principalement basée sur la récolte de maïs, de coton, de riz, de sorgho et de tabac.

Pour une grande majorité des Malawites, chaque jour est un combat de survie. Dans un rapport publié en juillet 2017, le FMI indique que 70 % de la population se situe en dessous du seuil de pauvreté et 25 % des citoyens vivent dans des conditions de pauvreté extrême, ce qui signifie qu’ils sont dans l’incapacité de subvenir à leur besoins alimentaires les plus basiques. Beaucoup souffrent de malnutrition chronique, liée à une réduction de la fertilité des sols, et de maladies pandémiques telles que la malaria et le choléra. De plus, les catastrophes naturelles qui sèment fréquemment – désormais, chaque année – le chaos dans le pays peuvent réduire à néant les efforts des agriculteurs. Le FMI signale que : “Etant donné qu’un nombre conséquent des personnes qui ne sont pas considérées comme pauvres et qui habitent dans les zones rurales est très vulnérable aux chocs météorologiques, le taux de pauvreté devrait augmenter sous l’effet des récentes inondations et sécheresses”.

En effet, puisqu’une majorité de la population dépend de l’agriculture pluviale, le Malawi est l’un des pays de l’Afrique subsaharienne les plus vulnérables au changement climatique. Les phénomènes météorologiques extrêmes tels que les inondations et les sécheresses peuvent priver des milliers de personnes de leurs logements et détruire leurs précieuses récoltes, mais aussi avoir des conséquences à long terme sur la sécurité alimentaire, l’approvisionnement en eau et les moyens de subsistance durables des communautés rurales, enfermant des millions de personnes dans un cycle de vulnérabilité et de famine. Selon un rapport du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) datant de 2015, “au cours des sept dernières années, environ 22,5 millions de personnes ont été déplacées annuellement en raison des conditions climatiques ou des catastrophes météorologiques, soit 62 000 personnes par jour. Le changement climatique, qui s’ajoute à la vulnérabilité croissante des populations, devrait accentuer cette tendance puisque les catastrophes naturelles de ces prochaines décennies devraient être plus fréquentes et intenses.”

En 2012 et 2013, deux inondations ont touché les districts de Nsanje et de Mangochi au Malawi, affectant des milliers de personnes et ravageant grandes parcelles de terres agricoles. Deux ans plus tard, l’eau a, une fois encore, noyé une grande partie du pays, tuant du bétail et détruisant 356 643 huttes, des infrastructures clés et plus de 64 000 hectares de terres agricoles. Selon le rapport du gouvernement du Malawi se penchant sur les besoins causés par inondations de 2015, “les précipitations de janvier 2015 sont les plus fortes enregistrées en 500 ans au Malawi. Elles ont engendré d’importantes inondations, aggravant la situation déjà précaire des foyers ruraux de la région.” Plus de 1,1 million de personnes ont été affectées, 230 000 ont dû chercher refuge dans des camps, 176 Malawites ont été tués et 172 sont toujours portés disparus.

Le Président a déclaré l’état de catastrophe naturelle dans 15 des 28 districts, dont la plupart représentent les régions les plus pauvres du pays. Nsanje, Chikhwawa, Phalombe et Zomba, les districts les plus gravement touchés par les pluies torrentielles, ont respectivement une incidence de la pauvreté de 81,2 %, 81,6 %, 64,5 % et 56,6%, des incidences beaucoup plus élevées que la moyenne nationale de 50,7 %. Le rapport du gouvernement a estimé que l’inondation de 2015 a fait chuter le PIB annuel du pays d’environ 0,7 %.

Et lorsque ce ne sont pas les inondations qui ravagent le pays, c’est la sécheresse. La catastrophe de 2015 a laissé place à une période de sécheresse dévastatrice, liée au phénomène météorologique El Niño et au changement climatique, qui a plongé 6,5 millions de personnes dans une situation d’insécurité alimentaire (39 % de la population) pendant la saison agricole de 2016/2017, plus de la moitié étant des enfants. Le rapport officiel sur les sécheresses, produit en collaboration avec le Dispositif mondial de réduction des effets des catastrophes et de relèvement (GFDRR) souligne que “ces populations ne seront pas en mesure de satisfaire leurs besoins alimentaires pendant la saison de 2016/2017 en raison notamment d’une indisponibilité alimentaire, d’une augmentation des prix et d’une diminution du pouvoir d’achat, une situation aggravée par d’autres facteurs de vulnérabilité tels que les niveaux de pauvreté.” En avril 2016, le Président Mutharika a de nouveau décrété un état de catastrophe nationale, avertissant que la production de maïs allait chuter de 12 % par rapport aux années précédentes.

Le rapport note par ailleurs qu’”au Malawi, l’impact, la fréquence et l’étendue des périodes de sécheresse se sont intensifiés ces quatre dernières décennies et sont susceptibles d’empirer à cause du changement climatique et d’autres facteurs, tels que la croissance de la population et la dégradation de l’environnement”. Le Malawi a en effet vécu huit grandes périodes de sécheresse au cours de ces 36 dernières années. Le GFDRR indique que les sécheresses engendrent en moyenne une diminution de 1 % du PIB annuel, bien que l’événement de 2016 ait coûté 223 millions à l’économie du pays, soit approximativement 5,6 % du PIB.

De plus, une sécheresse de type ordinaire peut provoquer une augmentation la pauvreté de 1,3 %, tandis qu’une sécheresse qui se produit une fois tous les 25 ans peut accroître le taux de pauvreté du pays de 17 %, plaçant plus de 2,1 millions de personnes sous le seuil de pauvreté. Par ailleurs, puisque les ressources alimentaires se font rares à la suite des catastrophes naturelles, leur prix augmente, créant ainsi une spirale de misère et de malnutrition.

Le Malawi a un climat subtropical. Généralement, la saison des pluies s’étendait du mois d’octobre au moins de mars. Mais ces dernières années, les pluies sont plus irrégulières, et retardent donc le début de la saison agricole de plusieurs semaines. “Nous avons remarqué que les pluies ne commencent à tomber qu’en novembre ou décembre. Le nombre de journées pluvieuses est donc en train de diminuer, puisque les pluies irrégulières augmentent”, observe Charles Vanya, météorologiste en chef chargé de la prédiction météo pour le Département du changement climatique et des services météorologiques du Malawi.

Le GFDRR a estimé qu’entre janvier et mars 2016, période la plus critique pour la production agricole, le taux habituel de précipitations a diminué de 36,5% dans les districts les plus affectés par la sécheresse. “Une modification des saisons peut avoir de graves conséquences pour quelqu’un qui ne sait pas que le climat change. Lorsqu’il pleut, les agriculteurs commencent immédiatement à planter leurs graines. Mais trois semaines plus tard, ils réalisent que tout est sec”, explique le collègue de M. Vanya, Amos Mtonya, météorologue en charge des systèmes d’alerte rapide, de la résilience et de l’adaptation.

Au cours de notre enquête, l’imprévisibilité du temps a été le facteur le plus cité pour expliquer la diminution des récoltes. Selon Rute, une jeune file âgée de 16 ans habitant dans le district de Nsanje, “les pluies arrivent plus tard dans l’année et même lorsqu’elles elles arrivent, elles sont généralement d’une intensité extrême les premières semaines. Puis vient une période aride. Il est donc impossible pour les plantes de survivre. C’est ce qui empêche les ménages de récolter en quantités suffisantes”.

Selon M. Vanya, les nuits, tout comme les journées, sont de plus en plus chaudes. Le rapport du

GFDRR de 2011 sur la vulnérabilité, la réduction des risques et l’adaptation au changement climatique a indiqué que la température moyenne annuelle du pays avait augmenté, en moyenne, de 0,21°C par décennie au cours des trente dernières années. Elle devrait augmenter de 1,1 à 3,0°C d’ici les années 2060. “À cause de l’augmentation des températures, il n’y a plus assez de précipitations pour permettre aux cultures de survivre. Même s’il pleut, les plants ne survivent pas et les agriculteurs doivent planter leurs graines à plusieurs reprises”, note M. Vanya.

En 2016, l’ONG ActionAid estimait que “la situation au Malawi illustre l’augmentation significative de la famine et de l’insécurité alimentaire causées par le réchauffement climatique mondial”. Reste que de nombreux Malawites cherchent à expliquer ces changements climatiques plutôt par les modifications visibles, et donc locales, au sein de leur environnement. “Les gens sont conscients du fait que le climat change, ils pointeront notamment le changement des précipitations. La cause la plus citée pour expliquer le changement climatique est l’abattage effréné des arbres. Vous entendrez cette réponse partout”, dit Gibson Mphepo, directeur des programmes du think tank environnemental Lead Southern & Eastern Africa.

Quoi qu’il en soit, l’adaptation à ces événements semble, elle, presque unanime. “Les filles se marient plus tôt dans l’espoir que quelqu’un va s’occuper d’elles. Il y a un lien entre le changement climatique et les mariages précoces, qui sont une stratégie d’adaptation”, dit M. Mphepo. “Plus de 90 % des revenus de la population proviennent de l’agriculture. Si ce secteur souffre, les revenus diminuent. Il faut de l’argent pour envoyer les filles à l’école. Si les cultures sont touchées, les familles n’ont plus assez d’argent pour les y envoyer. Parfois, les filles se marient plus tôt pour réduire le nombre de membres de la famille, pour qu’il y ait moins de bouches à nourrir dans le foyer.”

Le rapport du gouvernement sur les inondations de 2015 a désigné le mariage des enfants comme un des effets secondaires de ces évènements, un constat partagé par le groupe d’action Girls Not Brides. “Lorsque les inondations, les sécheresses, et la destruction des champs qui en découle, affectent la sécurité alimentaire et la production économique, les familles voient le mariage de leurs filles comme un moyen de leur offrir un foyer plus sûr ou plus riche”, notait l’ONG en juin 2017.

“Il s’agit principalement de la manière dont le climat est lié à la pauvreté, de toute la pression que cela inflige à la société, aux habitants”, dit Amos Mtonya. “Alors pour certains, donner leur enfant peut être un soulagement. Cela peut également aider la famille du mari, puisqu’il y a une personne de plus pour s’occuper des tâches ménagères. Très vite, les filles perdent tout intérêt pour l’école. C’est simple de tout laisser tomber et de penser au mariage. Bien sûr les traditions jouent un rôle, mais le changement climatique encourage les gens à se marier tôt.”

« Child Marriage in Malawi », un rapport de Human Rights Watch datant datant de 2014, a établi qu’“entre les années 2010 et 2013, 27 612 filles allant à l’école primaire et 4053 filles allant à l’école secondaire ont arrêté l’école en raison d’un mariage. Au cours de la même période, 14 051 autres filles fréquentant l’école primaire et 5597 filles fréquentant l’école secondaire ont arrêté leurs études en raison d’une grossesse”.

Mac Bain Mkandawire, directeur exécutif de Youth Net and Counselling qui mène des campagnes pour les droits des femmes et des enfants dans le district de Zomba au Malawi, pense que les mariages d’enfants augmenteront proportionnellement au nombre de catastrophes naturelles. “Je tiens à souligner qu’au fil des années, dans les régions dévastées par les inondations et les sécheresses, de nombreux enfants sont forcés à se marier parce qu’ils proviennent de familles nombreuses”, explique l’expert. “Parfois, ce sont les enfants eux-mêmes qui décident de se marier pour avoir une meilleure vie, même si ce n’est pas toujours ce qu’il se passe. Mais leur raisonnement consiste à se dire : ‘Ici nous avons faim. Si nous nous marions, l’homme peut nous procurer de la nourriture’. Par exemple, le district de Mangoche a été particulièrement touché par les inondations et énormément de filles se sont mariées dans cette région. Mais ces mariages ne durent généralement pas puisqu’ils n’ont pas de base stable”.

M. Mkandawire estime qu’environ 1,5 millions de filles risquent de se marier à cause du changement climatique. “Nous ne disposons pas de données précises, mais je dirais qu’au Malawi, 30 % à 40 % des mariages d’enfants sont causés par les inondations et les sécheresses, elles-mêmes causées par le changement climatique. Étant donné que près de 4 à 5 millions de filles risquent d’être mariées au Malawi, environ 1,5 million d’entre-elles peuvent l’être en raison du changement climatique. C’est un nombre non négligeable. Au Malawi, le mariage des enfants a été un problème pendant très longtemps, une fille sur deux se mariant avant l’âge de 18 ans. Mais ces statistiques ne prennent pas en compte l’impact du changement climatique. Dans les études menées sur le mariage de mineurs, le changement climatique n’est pas encore considéré comme une cause”.

Un rapport de l’Union africaine datant de 2015 et référencé dans le journal The Nation a conclu que les filles qui se mariaient à un jeune âge avaient tendance à élever des filles qui allaient reproduire le même schéma, perpétuant ainsi le cycle de la pauvreté. Le rapport indique que “les filles qui arrêtent l’école manquent de connaissances en matière d’écriture et de calcul. Une étude a montré que chaque année de mariage avant l’âge adulte réduit le taux d’alphabétisation des filles de 5,6 points de pourcentage”.

Mais le mariage précoce engendre également de graves problèmes de santé pour les filles. Le rapport de Human Rights Watch datant de 2014 a également établi que “la mortalité maternelle est responsable de 16 % des décès chez les femmes âgées de 15 à 49 ans.”

“Lorsque les filles se marient, on s’attend à ce qu’elles aient des rapports sexuels et des enfants. Il y a de fortes chances que leurs enfants continuent à vivre dans cette situation de pauvreté et se marient eux aussi pour les mêmes raisons. Par ailleurs, ces filles ont tendance à avoir nombreux problèmes de santé”, confirme M. Mkandawire. “Dans la région de Mangochi, il y a de nombreux cas de fistules causés par une obstruction durant l’accouchement qui crée un trou entre le rectum et le vagin de la mère. De nombreuses jeunes filles doivent également accoucher par césarienne.

Il convient d’ailleurs de pointer l’augmentation des grossesses chez les adolescentes (26 % à 29 %) entre 2010 et 2014. C’est une conséquence des mariages d’enfants.”

“La vulnérabilité résultant du changement climatique fera augmenter le nombre d’épouses mineures. Nous devons nous concentrer sur ces cas et fournir aux gens un soutien et des informations pour lutter contre les mariages d’enfants causés par l’impact du changement climatique.”

 

 

 

 

 

 

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